La rencontre de la ville et de la forêt. L’action publique et les territoires de la nature en Grèce

Résumé : Actuellement, la Grèce n’a pas de cadastre. Cette situation unique à l’échelle européenne est la manifestation la plus patente d’un conflit social et politico-historique autour de l’application des droits de propriété et des usages du sol. L’incertitude autour du statut du sol est majoritairement liée aux limites disputées des forêts et particulièrement leurs limites avec l’urbain. Une des conséquences du phénomène est l’empiétement et le défrichage des forêts pour la construction, entraînant des transformations socio-urbaines, écologiques et paysagères insoutenables. Si ce constat fait l’objet d’un débat sur la scène publique, il est traité seulement en tant que problème technique pour la création d’un cadastre. En revanche, des enjeux politiques, sociaux et cognitifs sont soulevés et méritent notre attention. Dans la perspective d’inscrire le rapport ville-forêt dans une dimension politique, l’objectif principal de cette thèse est d’explorer les aspects sociopolitiques et épistémologiques des questions suivantes : qu’est-ce qu’une forêt, comment son caractère lui est attribué et comment il est délimité. Méthodologie Je réponds à cette problématique à travers une approche au croisement de la géographie politique de l’environnement, de la sociologie des professions et la sociologie des sciences. En premier lieu, j’utilise la notion d’action publique. Elle me permet d’une part d’étudier l’interaction entre les politiques de l’Etat, les acteurs et leurs concepts et d’autre part de saisir les politiques de l’Etat en les liant aux procédures d’application et à leurs effets. Une autre raison qui m’a incitée à multiplier les angles d’approche à travers la notion d’action publique réside dans le fait qu’il existe peu d’études en Grèce sur la forêt en tant que construction sociopolitique. Autrement dit, je tente à travers mon approche de définir un champ de recherche dynamique plus large, dans la mesure où mon approche génère des résultats à plusieurs niveaux. En deuxième lieu, je cherche à mettre en perspective les deux secteurs de l’action publique, à savoir le forestier d’un côté et l’urbain de l’autre et à mettre en évidence les points d’intersection. En effet, la conception de la ville et celle de la campagne s’insèrent dans un même cadre de systèmes socio-écologiques. Cela implique l’étude de la dimension sociale dans les écosystèmes naturels ainsi que l’étude de la dimension écologique dans les villes. C’est pour cette raison que l’objet ‘forêt’ a été précisé : la forêt est une ressource naturelle qui est investie de politiques sectorielles et institutionnelles, avec un corps de spécialistes. De plus, elle est traversée par une structure socio-productive et foncière de bien commun inscrite dans son passé qui influence son statut contemporain. Ce caractère était d’ailleurs présent dans les revendications des mouvements sociaux écologiques contre des réformes qui restreignaient les terrains qualifiés de forestiers. En ce sens, cette structure politique et scientifique investit à la forêt, m’offre un point de vue privilégié pour décoder la construction sociale et scientifique des notions de la nature et de la ville et saisir les mécanismes qui les délimitent. En troisième lieu, j’étudie les territoires à l’intersection de l’action publique pour la forêt et de l’action publique pour la ville. Cette étude est basée d’une part sur une approche dynamique des territoires - ils reçoivent et ils génèrent l’action publique -, d’autre part elle part du constat que les systèmes socio-écologiques créent des inégalités environnementales qui s’inscrivent dans les territoires. Or ces inégalités environnementales ne tiennent pas seulement des inégalités d’accès aux ressources naturelles mais aussi des inégalités à la définition même de ces ressources. C’est pour cela que mon étude porte une attention particulière à la question de où naissent les politiques et les concepts. Démarche Dans une première partie, j’explore la généalogie de mon objet, c'est-à-dire avant l’environnementalisme. Dans une deuxième partie, j’explore mon objet après 1974, c'est-à-dire la fin de la dictature des colonels. D’abord jusqu’aux années 1990, au tournant des politiques de développement durable, ensuite jusqu’à la fin des années 2010 et le début de la crise économique. Au cours de ma recherche sur les politiques sectorielles et ses institutions, j’essaye d’une part de comprendre les logiques, les objectifs et les effets derrière les lois et les turbulences de l’administration, d’autre part je tente de dénaturaliser et déconstruire les techniques de ces politiques. Ce travail s’appuie sur une bibliographie sectorielle et juridique que je tente de compléter avec une histoire de l’application, de l’économie forestière, de la démographie et notamment avec des informations sur la construction dans les forêts à partir de l’entre-deux-guerres. Concernant ma recherche sur les acteurs, je dresse le portrait collectif des spécialistes. J’étudie les groupes d’experts parce qu’ils ont une position cruciale dans la production, la légitimation et la validation des politiques et des concepts dans la pratique. J’explore leur origine sociale, les rapports entre eux et avec d’autres groupes sociaux, notamment les juristes et le mouvement écologique, leurs pratiques et leurs attitudes professionnelles et scientifiques, notamment sur la construction dans les forêts. Pour ce travail, je traite le discours collectif des spécialistes apparu dans les revues scientifiques et dans les actes des colloques après les années 1970. Enfin, l’enquête de terrain se déroule en deux parties. D’abord sur le mont Parnès de l’Attique qui se trouve dans l’espace périurbain de la capitale et qui est aussi un parc naturel. Cette enquête me permet d’étudier un type de territoire, menacé par la construction périurbaine, pour la protection duquel les politiques normatives forestières sont nées. Je recours à une palette de sources : travaux d’histoire locale, archives, données démographiques, cartes, observations, entretiens. L’enquête sur les Régions Protégées du réseau européen Natura me permet d’analyser les nouveaux modes de gestion inter-sectionnels et territorialisés à partir les années 1990 et leur relation avec les agents traditionnels. Elle s’appuie sur une documentation d’études de gestion et d’entretiens avec des agents de l’écologie, de la gestion territoriale et de l’administration. Résultats Mon étude sur l’urbanisation du mont Parnès montre que la construction dans les forêts commence dans l’entre-deux-guerres, destinée initialement aux couches sociales aisées, puis progressivement aux couches moyennes. En revanche, l’expansion de la ville à travers l’action des plus pauvres s’est effectuée sur les terrains agricoles et les friches. Ce type d’urbanisation dans la forêt s’inspire de l’idéal des cités-jardins mais sans son contenu de réforme sociale. Il est né d’un « goût » pour la forêt chez les élites, romantique et anti-urbain. Il occupe les clairières agro-forestières de la montagne qui relèvent à l’origine d’un régime de propriété et d’usage communautaire datant de l’empire ottoman. D’ailleurs, l’accès privilégié à cette ressource agro-forestière a été la base majoritaire du pouvoir politique et de l’essor démographique de l’espace montagnard jusqu’au 20ème siècle. Dans le cas des forêts de l’Attique, le foncier a orienté l’urbanisation, mais aussi le statut de protection du parc forestier national. Ma recherche sur les deux politiques sectorielles, la forestière et l’urbaine, montre qu’elles sont fondées sur l’image des modèles européens. Toutefois, toutes les deux sont confrontées à la réalité sociale et écologique d’un pays différent des pays d’origine. La politique forestière se fonde tout au long du 19ème siècle sur la base du productivisme sylvicole. Or elle doit gérer une ressource qui appartient au pâturage organisé en communauté. La politique urbaine s’est construite après la guerre sur les principes de la planification centrale mais elle doit gérer une urbanisation spontanée. Malgré cette distance entre les idéaux et la réalité, la communauté des forestiers est restée plus critique que les urbanistes face à l’adoption des modèles européens. Le fait que l’ensemble des professionnels travaille pour l’État, ainsi que la proximité avec les courants paysans, lui ont permis de construire une conscience professionnelle basée sur l’intérêt public et l’indépendance nationale. Notamment pendant l’entre-deux-guerres, les forestiers ont formulé des savoirs et des pratiques qui les éloignaient du productivisme sylvicole et les ont rendu « écologues avant la lettre ». Au contraire les urbanistes grecs, issus d’une formation architecturale, se sont étroitement alignés sur les notions et les pratiques de la planification urbaine européenne, sans les adapter. Ensuite ma recherche sur la période d’après l’insertion de l’environnementalisme montre que malgré ce passé du secteur forestier, dans les années 1970, l’administration de l’environnement se fonde sur la filière des ingénieurs de l’espace qui ont endossé le rôle décisionnel en préservant le rôle de « gardiens » pour les forestiers. Les politiques environnementales se traduisent notamment par la voie normative. Les dispositifs techniques et juridico-administratifs de délimitation des droits et des usages au sol, comme la définition juridique forestière et le cadastre, sont investis d'une valeur politique importante et extraordinaire dans le cadre européen afin de couvrir l’impuissance et les lacunes de la politique urbaine. De cette façon, la politique forestière a joué un rôle déterminant dans la formation de l’espace anthropogénique. Or, en se focalisant sur la confrontation avec la construction, elle a imposé la politique urbaine au monde rural, même quand celui-ci souffrait des problèmes contraires (désertification humaine, abandon de la terre, boisement naturel). Enfin, le caractère normatif et absolu des politiques entrave la régulation et provoque des manipulations renouvelées, car chaque fois qu’on tente de fixer les droits au sol, des revendications nouvelles s’éveillent et multiplient les points de contestation. L’environnement fait l’objet de deux approches différentes pour les deux communautés d’experts. La communauté des forestiers incorpore l’environnementalisme via la nouvelle notion de la forêt, issue de l’écologie forestière, pour inscrire le maximum des terrains sous la protection forestière en tant que propriété publique. Elle le fait au moyen d’une action syndicaliste puissante et avec un esprit au fort caractère identitaire, très marqué par l’opposition aux réformes de la définition de la forêt. La communauté des urbanistes s’aligne sur le dogme du fonctionnalisme. Dans ce contexte, la nature est réduite à la fonction de vert urbain en zonage, la forêt est considérée comme extérieure et échappe à la vue de l’urbanisme officiel. Le fait que, contrairement aux forestiers, les urbanistes exercent leur profession en libéral, les rend moins combattants face à la construction dans les forêts. Or, même les urbanistes critiques sous-estiment les conséquences écologiques du phénomène, sans faire la distinction avec la question de la construction spontanée populaire. Ensuite, je montre que pendant la période des courants du développement durable, à partir des années 1990, le service forestier, sans être reformé, est particulièrement visé par les politiques néolibérales de restriction des services publics. La politique spatialisée semble être valorisée, mais seulement en apparence. Les faibles tentatives de franchir la ligne dure entre l’espace urbain et l’espace naturel prennent fin avec la crise des années 2010. Pourtant, de nouvelles notions de la forêt émergent en dépassant les cloisonnements sectoriels. Elles traitent la forêt comme un usage de sol parmi d’autres tout en valorisant des écosystèmes de végétation basse méditerranéenne. Ces mutations se reflètent sur l’institutionnalisation de nouvelles régions protégées et sur leurs modes de gestion renouvelées. Ma recherche sur la nouvelle gestion inter-sectionnelle et territorialisée des régions protégées instituée dans les années 2000 montre la complexité et la fragilité de la transition. Le fait que plusieurs agents chargés de la gestion de ces régions constatent que le service forestier est plus compétent pour la gestion de ces régions le prouve. Enfin, malgré cette prise de conscience, surtout chez les aménageurs, du problème de la distinction dure entre les politiques forestières et d’aménagement du territoire et malgré les tentatives pour l'adoucir, les politiques étatiques, les forestiers et les urbanistes ne se sont pas rencontrés. Pourtant ma recherche sur le jeu d’acteurs sur le terrain du mont Parnès montre que les mouvements sociaux qui participent également aux revendications écologiques contre la dégradation de la protection forestière et aux revendications pour les droits de la vie urbaine constituent une possibilité de rencontre de l’action publique pour la forêt et pour la ville. A partir de la crise environnementale de l’incendie de 2007, ces groupes ont construit des liaisons d’action et cognitives nouvelles en créant, dans la pratique, le droit à l’environnement en tant que droit à l’espace public.
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Contributeur : Eleni Panagouli <>
Soumis le : vendredi 15 décembre 2017 - 11:57:50
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Eleni Panagouli. La rencontre de la ville et de la forêt. L’action publique et les territoires de la nature en Grèce. Géographie. École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), 2016. Français. 〈tel-01664883〉

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