Les relations homme-animal dans le monde des vivants et des morts. Étude archéozoologique des établissements et des regroupements funéraires ruraux de l’Arc jurassien et de la Plaine d’Alsace, de la fin de l’Antiquité tardive au premier Moyen Âge.

Olivier Putelat 1
1 Archéologies environnementales
ArScAn - Archéologies et Sciences de l'Antiquité
Résumé : Cette recherche archéozoologique s’intéresse aux relations homme-animal, de l’Antiquité tardive (milieu du 3e s.), jusqu’à la fin du premier Moyen Âge (11e s.). Elle englobe le Massif jurassien et la Plaine d’Alsace. Ces deux régions géographiques limitrophes sont des axes de passage, des zones fluviales (Doubs, Saône, Rhône, Rhin), qui ont appartenu à des royaumes différents et qui ont été habitées par des populations soumises à des influences culturelles différentes. Trois entrées sont utilisées pour analyser les sources ostéologiques : les contextes domestiques ruraux, les contextes funéraires ruraux, la mortalité du cheptel bovin. - Un premier chapitre présente la problématique, le cadre physique, chronologique, méthodologique, de cette recherche transfrontalière (est de la France, Suisse occidentale, Allemagne méridionale). - Le chapitre 2 prend en compte 64 sites d’habitat (env. 146000 restes osseux déterminés pour 87 taxons), en distinguant les milieux géographiques, environnementaux, sociaux. Des éléments de synthèse sont présentés (alimentation, élevage, chasse). - Le chapitre 3 examine une trentaine d’ensembles funéraires qui ont livré des ossements animaux. Nous distinguons des objets symboliques, des squelettes animaux, des dépôts alimentaires. Les découvertes sont mises en perspective avec d’autres connues en Gaule et dans la sphère germanique. - Le chapitre 4 se fonde sur l’étude de squelettes de bovins altomédiévaux, mis au jour sur trois sites différents d’une même petite région. L’hypothèse de dépôts de cadavres en relation avec des épisodes de mortalité infectieuse est évoquée et mise en perspective avec des cas similaires connus en France pour la même période. L’ensemble a été confronté aux sources écrites traitant de la mortalité animale au Moyen Âge. - Le chapitre 5 livre la synthèse générale des résultats, par contextes et par catégories animales. - Un volume d’annexes répertorie de nombreuses données complémentaires. Nous avons pu, à travers l’étude archéozoologique des restes animaux contenus dans les déchets des contextes domestiques (chap. 2), apporter des informations novatrices. En particulier nous avons mis en évidence le rôle joué par différentes contraintes environnementales, géographiques et culturelles, qui occasionnent des pratiques alimentaires différentes entre un espace rhénan de plaine (parfois hydromorphe) « alamanno-franc » et un espace jurassien de semi-montagne « romano-burgonde ». Mais nous avons aussi constaté que les données jurassiennes ne parlent pas d’une même voix, et qu’il est nécessaire de distinguer le Nord Jura « rhénan » du Jura « séquano-rhodanien ». Il a en effet été démontré que la consommation de caprinés, ovins principalement, était au premier Moyen Âge sensiblement plus élevée dans la plupart des sites du Massif jurassien que dans la Plaine d’Alsace, tandis que la consommation de bœuf était plus accrue dans les plaines, mais aussi dans le nord de la zone étudiée. Il a aussi été montré que cette différence est multifactorielle, puisqu’elle résulte de contraintes socio-économiques, géographiques et culturelles, liées aux influences méridionales exercées sur le sud du Massif, et aux influences rhénanes exercées sur le nord. La place tenue par la viande de porc dans l’alimentation carnée des populations les plus favorisées a été confirmée, et il en est de même, dans une moindre mesure pour la volaille. Mais si la viande de porc tient bien une part importante à la table des populations les plus aisées, il semble que les caprinés s’insèrent aussi dans ce registre, dans la partie la plus méridionale de la zone étudiée. Dans le même esprit, les âges d’abattage des animaux de la triade domestique fournissent des estimateurs pour différencier ce qui relève du choix de la consommation de jeunes animaux, qui livrent des viandes de qualité, et ce qui relève de la nécessité économique et zootechnique, d’abattre et de consommer des individus de réforme, éventuellement malades. D’autre part, la pratique fréquente du tamisage des sédiments a permis de caractériser la place tenue par les œufs et le poisson dans l’alimentation. Nous avons recensé les espèces sauvages déterminées par l’archéozoologie dans la région du Rhin supérieur et dans le Massif jurassien. Les espèces les plus fréquemment chassées sont le lièvre, le cerf, le sanglier. Les apports de la chasse participent faiblement à la part carnée de l’alimentation, mais la proportion de restes de gibiers au sein des restes déterminés, et surtout la nature des espèces chassées, fournissent parfois des indications précieuses sur les milieux sociaux en présence. A ce titre, l’exemple de la grande faune sauvage d’Ostheim « Birgelsgaerten » (F, Bas-Rhin) est particulièrement révélateur. La découverte sur ce site des restes de plusieurs cerfs élaphes, d’un élan, d’un aurochs, d’un bison, d’un troisième boviné sauvage indéterminé, et de deux sangliers, a permis d’attribuer ces déchets osseux à la pratique cynégétique d’une très haute élite, pratique documentée pour l’époque par les sources écrites, mais inédite sur le plan archéozoologique pour cette période en France et en Suisse. A partir de l’étude d’Ostheim, il a été possible de mener des analyses paléogénétiques qui permettent d’identifier formellement le bison, mais qui, en ce qui concernent l’aurochs, ne s’accordent pas avec la détermination morphoscopique. Il a été aussi possible de retracer le régime alimentaire des bovinés sauvages et des grands cervidés des environs, grâce aux analyses isotopiques. Dans le domaine funéraire (chap. 3), la pratique du dépôt d’animaux familiers dans les tombes a été discutée au vu des données archéologiques. Nos résultats montrent la complexité du débat qui entoure les dépôts de carnivores apprivoisés. Nous avons présenté la seule tombe équine double connue sur les sols français et suisse (nécropole d’Odratzheim, Bas-Rhin). Cette découverte est à considérer sur le même plan que d’autres tombes doubles d’origine germanique, découvertes au nord du Rhin et du Danube. Des objets réalisés en matières animales sont fréquemment découverts dans les tombes. Nous les avons recensés. L’origine géographique allogène d’un talus de castor porté en pendentif est très probable et il est démontré que cet usage trouve ses racines dans les régions finno-baltes ou finno-ougriennes. La pratique très marquée du dépôt alimentaire funéraire est une des spécificités des nécropoles altomédiévales alsaciennes. Les espèces les plus fréquemment déposées sont la poule et le porc, accompagnés souvent d’œufs. Il est intéressant de rapprocher ce constat de l’alimentation des vivants, où les viandes de poules et de porcs sont synonymes d’une alimentation de qualité. Les dépôts alimentaires de gibier sont excessivement rares. Pour le premier Moyen Âge, l’origine germanique d’une pratique intense des dépôts alimentaires ne fait aucun doute : elle est plus élevée au nord du Rhin et du Danube, et chez les populations alamanno-franques de l’espace rhénan, que chez les populations romano-burgondes de l’espace jurassien. En outre, l’hypothèse est émise que la pratique du dépôt alimentaire funéraire est plus élevée chez les populations peu christianisées. L’axe de recherche portant sur les dépôts (non funéraires) de cadavres bovins et sur la mortalité animale (chap. 4) a amené nombre d’informations, qui ont permis de préciser certaines caractéristiques morphologiques du cheptel bovin régional au premier Moyen Âge. Il nous a surtout été possible de souligner les conséquences sanitaires et économiques des épisodes pathologiques aigus, en démontrant que certains dépôts bovins (9e-12e s.) sont probablement à mettre au compte de plusieurs vagues de mortalité animale « extraordinaire », à l’échelle du pays. En effet, il apparait que la mortalité bovine s’accroit significativement dans notre partie de l’Europe à partir de l’époque carolingienne, l’Alsace semblant toutefois moins affectée que la région de la Porte de Bourgogne. L’étude archéozoologique systématique des dépôts animaux, un recours plus fréquent aux datations radiocarbones (qui devront être mises en perspective au niveau européen), et la recherche paléogénétique, sont des voies à explorer pour que progresse la recherche dans ce domaine de la paléopathologie. Les données démographiques des squelettes animaux étudiés ont été utilisées pour affiner la méthode d’estimation des âges absolus des animaux (bœuf, caprinés, porc) en fonction du degré d’usure de leurs dents. Des tables de correspondance entre les âges relatifs et les âges absolus sont proposées dans le chapitre méthodologie (chap. 1). L’étude de la double tombe équine de la nécropole d’Odratzheim a permis en outre de présenter une synthèse sur la morphologie des chevaux mérovingiens dans la zone étudiée, et a fourni un référentiel de données ostéométriques (chap. 5). La mise en évidence des hybrides d’équidés, bardots et mules a été tentée, par le biais de critères morphologiques, mais aussi au moyen d’analyses multivariées (ACP) prenant en compte plusieurs centaines d’équidés différents. La mule est formellement mise en évidence dans le Massif jurassien au premier Moyen Âge. Ce travail de synthèse constitue une réflexion polymorphe sur les relations homme / animal, au contact des espaces rhénan et séquano-rhodanien, entre Antiquité et Moyen Âge. Il pose les bases de nouvelles perspectives régionales, et facilitera en particulier l’exploitation interdisciplinaire des données.
Type de document :
Thèse
Archéologie et Préhistoire. Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2015. Français
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Contributeur : Olivier Putelat <>
Soumis le : jeudi 2 juin 2016 - 11:31:21
Dernière modification le : vendredi 14 septembre 2018 - 09:56:06
Document(s) archivé(s) le : samedi 3 septembre 2016 - 10:52:12

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Olivier Putelat. Les relations homme-animal dans le monde des vivants et des morts. Étude archéozoologique des établissements et des regroupements funéraires ruraux de l’Arc jurassien et de la Plaine d’Alsace, de la fin de l’Antiquité tardive au premier Moyen Âge.. Archéologie et Préhistoire. Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2015. Français. 〈tel-01325443〉

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