Apprendre au travail. Inscription sociale de la didactique professionnelle.

Résumé : Ce travail aborde successivement trois dimensions interdépendantes et imbriquées de mes préoccupations actuelles, qui m'apparaissent comme utiles dans ma contribution à l'étude des apprentissages professionnels en situation de travail. Je présente ici les directions qui résultent d'obstacles et d'interrogations auxquels mes travaux empiriques m'ont confrontés. - Les changements, comme les apprentissages s'inscrivent dans le temps long des positions à tenir dans l'entreprise, conditions que l'organisation du travail ne garantit pas toujours (Pialoux, 1990). - Les positions, instituées au travail, ne sont tenables qu'à condition de prendre et de tenir sa place sur la scène quotidienne du travail. Les parcours et trajectoires se construisent ainsi dans cette dialectique de l'institué et du quotidien dont les apprentissages au travail témoignent et dont les interactions au travail manifestent la reconnaissance (Kunegel, 2006). - Les activités au travail s'analysent avec difficulté dès lors qu'elles concernent les rapports avec un pair, un client, un patient, toutes situations qui mobilisent des significations de l'action peu stabilisées puisqu'elles se construisent dans l'interaction (n°). - Les dispositifs d'acquisition de compétences visent une inscription sociale des apprentissages au travail. A cette fin, ils organisent l'appropriation de significations selon plusieurs registres : l'engagement dans des actions possibles, au regard d'un cadre aménagé ; la proposition, identitaire, de caractéristiques attendues de chaque sujet " après transformation " ; le design de situations emblématiques d'évolutions /transformations redoutés ou non de l'environnement. En d'autres termes, la recherche en didactique professionnelle me semble majoritairement centrée sur l'aménagement des " scènes " d'apprentissage (Sensévy, 2005) où l'activité se déploie, travaillant ainsi beaucoup la situation didactique mais négligeant la situation de travail et partant les conditions méso et macro d'un apprentissage. Au regard de ces points, la conceptualisation dans l'action, fondement essentiel de la DP, est donc soumise à de fortes tensions (par exemple l'intensification du travail) auxquelles une théorisation des dispositifs de formation ne saurait à elle seule remédier. C'est pour quoi cette HDR tente de souhaite poursuivre des travaux de recherche qui contribuent à la clarification des conditions sociales des apprentissages (voire d'un développement) par les situations de travail et de formation. Trois axes y sont particulièrement travaillés. Le premier, épistémologique, consiste à travailler les apports de la didactique professionnelle en la confrontant par exemple à ceux d'une sociologie pragmatique appliquée à l'engagement dans les apprentissages. La prise d'appui, massive, sur l'activité comme support des conceptualisations, ne saurait faire l'impasse sur les dispositions des sujets (Lahire, 1997) et les configurations des situations qui les mobilisent (et notamment lorsque l'activité étudiée concerne les services). Cet ensemble, dont il je souhaite encore comprendre les articulations, contribue à inscrire la théorie de la conceptualisation dans l'action dans le système de dispositions partagées qui font des acteurs du travail collectif une communauté d'apprentissage (Olry, 2008). Je mets ainsi l'accent sur un cadre symbolique d'apprentissage en relation aux conceptualisations de l'activité qu'il " autorise ". Dans cette perspective les concepts ne sont plus seulement les objets du développement des sujets, mais du collectif dans leurs relations au travail. La situation de travail, parce qu'elle est lieu de l'action, est l'espace de genèse des transformations des sujets, objet de l'analyse du travail dans notre domaine. Le deuxième, théorique et méthodologique, consiste à poser l'étude des liens entre la conception des médiations sociocognitives et apprentissages professionnels comme moyen de mieux comprendre les conditions sociales de possibilité, de faisabilité et d'efficience d'un développement professionnel, à l'aide de la notion de régime d'apprentissage, que je propose pour rendre simultanément compte de l'engagement d'un sujet capable (Rabardel, 2005) et des coordinations qu'il suppose dans l'espace travail/formation. De mon point de vue, " l'apprendre en situation de travail " s'étudie par une théorie de l'usage des " mouvements de signification " (Barbier, Durand, 2004), occasions d'apprentissage étudiées dans le cadre serré des interactions des professionnels avec le milieu qui est le leur. J'y ajoute une théorie du mouvement des instances propres aux rapports entretenu par un sujet avec le métier (Clot, 2006, 2008) d'une part et d'autre part avec l'institution (Beillerot, 1992). Cet axe d'investigation n'est pas sans incidences méthodologiques. Mettre en lien dispositions des sujets, configurations de situations et régime d'apprentissage invite à considérer le produit de l'activité de recherche en DP non comme extrinsèque, mais comme fruit d'une analyse intrinsèque. Pour s'assurer que la conceptualisation n'est pas avant celle du chercheur, une réflexion méthodologique s'impose et laquelle nous tentons de contribuer (réf.) sur les auto-confrontations. Le troisième considère le couple d'activité formateur/concepteur en tant qu'agent médiateur essentiel entre une culture de métier et l'action du professionnel, ce qui nous invite à réfléchir sur les conditions de l'intervention en didactique professionnelle. En effet, prendre en compte les conditions antécédentes du travail (Schwartz, 1999), repérer des conceptualisations efficaces, structurer des situations d'apprentissage, etc. sont autant de processus qui bousculent sur la vie des professionnels enquêtés. Analyse et conception en didactique professionnelle supposent donc une réflexion construite, si l'on veut que les résultats des analyses amont soient concrétisés dans des dispositifs, et que ces dispositifs soient utilisés (Guibert, 2003). Dans le fond, ma question est celle de l'efficacité de la démarche didactique professionnelle en situation ? L'amorce de réponse proposée dans mes travaux antérieurs est de désigner les modalités issues de l'analyse en didactique professionnelle dans une acception de la " transmission professionnelle ". Celle-ci, prenant en compte les apports des études ethnologiques, invite à une conception large des médiations qui favorise les apprentissages. Avec Astier (2006), nous avons ébauché quatre processus structurant la transmission professionnelle dans l'environnement de travail : - Opérer des transpositions, déjà bien connue (Brousseau, 1999 ; Chevallard, 1984 ; Sensévy, 2006) - Aménager des transitions entre les moments de construction individuelle de l'expérience et de production (Rabardel, 2005) - Instituer des transformations (Beillerot, 1992 ; Boreham, Fischer, Samurçay, Rogalski, 2002) - Ouvrir des médiations (Rabardel, 2005) Ces processus invitent à revisiter la conception les dispositifs de formation s'intéressant au développement des compétences, en lien étroit avec la situation de travail. En résumé, mon intention principale est de contribuer à l'analyse des activités professionnelles entendue à la fois comme un outil de formation (former à partir de l'expérience et du vécu), comme un outil de recherche (tenir compte des contextes, de l'inédit et de l'évolution continuelle des pratiques), et comme un outil d'aide à la décision (changer les pratiques en s'appuyant sur leur analyse). Il en résulte pour une activité de recherche à venir trois axes programmatiques : - Le premier concerne la théorisation d'une didactique professionnelle appliquée aux activités de service, sous l'angle des variables sociales de la didactique professionnelle. Il s'agit, en prenant appui sur les apports théoriques de la sociologie pragmatique, de situer l'effet des cadres symboliques et sociaux du travail (normes, conventions, coutumes, ...) sur les conceptualisations en action. A cet égard les notions de régime d'engagement et de pacte d'apprentissage me semblent devoir être construites plus avant - Le deuxième, dans une démarche plus anthropologique des pratiques de formation, vise à constituer une démarche de recherche axée sur l'analyse des rapports " marges d'action pour apprendre en production " d'une part et " formats d'apprentissage " d'autre part que les dispositifs organisent. La réflexion sur les cadres sociaux et les activités qui les mobilisent trouve ici son usage. A cet égard, l'attention que j'ai de mon côté porté sur la notion de couplage activité/situation recoupe les préoccupations d'autres équipes de recherche dans le champ. - Le troisième porte la permanente interrogation de l'efficacité du dispositif qui fait apprendre. La direction de recherche que je souhaiterais poursuivre porte sur les aménagements de contexte en lien aux caractéristiques du milieu de travail susceptibles d'étayer les apprentissages. A cet égard, les dimensions d'un couplage activité / identité restent me semble-t-il largement à travailler.
Document type :
Habilitation à diriger des recherches
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Contributor : Paul Olry <>
Submitted on : Friday, August 24, 2012 - 4:35:22 PM
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Paul Olry. Apprendre au travail. Inscription sociale de la didactique professionnelle.. Education. Université Paris VIII Vincennes-Saint Denis, 2008. ⟨tel-00725325⟩

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