De l'usage de la cartographie critique dans le débat public, Cartographie participative & web 2.0 pour le développement local et la gestion de l'environnement à Madagascar et ailleurs

Résumé : Depuis le début de la décennie 1990, en application des préceptes du développement durable, la référence à la participation est omniprésente dans les projets de développement local ou de gestion des ressources naturelles. Dans ce contexte et de façon souvent plus précoce que dans les pays du nord, les initiatives de cartographie ou de SIG participatifs se sont multipliées dans de nombreux pays du sud. Initialement impulsées par des organisations non-gouvernementales de soutien aux populations autochtones, ces approches visent à associer les acteurs locaux aux projets de territoire par le biais d'une co-production cartographique fondée notamment sur les savoirs locaux (Chambers et al., 2004 ; Rambaldi et al., 2006). Dans cette perspective, la cartographie participative est souvent présentée comme un facteur de démocratisation et d'empowerment des sociétés locales face à la normalisation technocratique, à l'ingérence (étatique ou étrangère) ou à l'ethnocentrisme des représentions spatiales généralement mobilisées dans les projets, plans et programmes. Cette dimension émancipatrice de la démarche est cependant remise en cause par de nombreux travaux critiques (Dunn et al., 1997 ; Abbot et al., 1998 ; Harris & Hazen, 2006 ; Boutinot et al., 2008 ; Liagre et Nounjon, 2012 ) qui pointent le rôle fréquent d'alibi participatif de la cartographie du même nom, sa récupération ou son instrumentalisation par les institutions nationales et internationales voire son utilisation dévoyée comme support de politiques coercitives se retournant contre les "cartographes-participants" ou les populations censées en être les bénéficiaires. La cartographie, fut-elle participative, n'échappe pas aux enjeux de pouvoir tels qu'ils ont été mis en évidence par Harley (1989) et nécessite, comme le suggèrent plusieurs travaux (Joliveau 2004 ; Chambers, 2006), d'être questionnée en examinant les procédures à l'œuvre en termes d'implication et de responsabilité des différents acteurs dans l'élaboration des représentations cartographiques mais également, en amont, dans la (co-)construction même du projet de territoire et, en aval, en termes de propriété, d'usage et de diffusion de l'information géographique produite. Loin d'évacuer ces questions, l'apparente démocratisation de l'accès à l'outil (par le développement du web 2.0, la disponibilité de données et de logiciels sur Internet) rend plus que jamais nécessaire une réflexion éthique et contextualisée sur les enjeux de cette cartographie " participative " et des formes de médiations qu'elle implique (Palsky 2010). Nous proposons dans cette communication d'alimenter cette réflexion à partir de quelques exemples observées à Madagascar, un des pays les plus pauvres de la planète, emblème des enjeux de conservation de la biodiversité et terrain d'expérimentation privilégié en matière de gestion " concerté " des ressources naturelles. Décrétée hotspot de la biodiversité (Amelot et al., 2011), Madagascar fait l'objet de toutes les attentions de la part des institutions internationales en charge des questions d'environnement et des grandes ONG de conservation de la nature à qui ont été délégués l'essentiel de la maitrise d'œuvre de la politique de protection. En effet, depuis 2003 et l'engagement du Président malgache de tripler la surface des aires protégées en 5 ans, le pays, soutenu par l'aide internationale, s'est lancé dans un vaste programme de délimitation d'espaces protégés (le SAPM). Alors que dès la constitution des premiers groupes de réflexion sur les priorités de conservation, la participation était revendiquée comme un élément central du processus, la mainmise des grandes ONG de conservation (CI, WWF, WCS) dans le processus a été presque totale autant par le recours systématique à leur propres données autoréférencées (inventaires faunistiques globaux, études internes sur la déforestation, ...) que par la maitrise de la production cartographique ou la définition du corps de doctrine (une nature " vierge " dont les sociétés sont exclues). A Madagascar, l'accès aux outils géomatiques est extrêmement limité et les compétences sont rares, rapidement captées par deux secteurs, la conservation de la nature et les mines, disposant des ressources techniques et financières nécessaires à leur mise œuvre. A l'échelon local, le même processus s'est reproduit dans le cadre de la délimitation sur le terrain des espaces protégés et de l'élaboration des orientations de gestion. La cartographie participative a été le plus souvent limitée à une information a postériori, à une présentation de zonages " pour avis ", à une " sensibilisation " des populations locales avec comme seule cartographie contributive, celle des usages des " ressources naturelles " considérés comme des " pressions anthropiques " sur le milieu. Les situations conflictuelles et les effets contre-productifs pour la conservation de la biodiversité se manifestent suite à la mise en place de ces zonages et beaucoup de ces nouveaux espaces protégés n'existent finalement que sur la carte (sur l'écran plus que sur le papier d'ailleurs). De rares expérimentations présentant une dimension participative affirmée démontrent cependant l'intérêt de la démarche mais aussi son coût. En attestent les travaux de l'IRD dans la région d'Andavadoaka (David et al., 2008) mais ceux-ci demeurent très marginaux. A Madagascar, dans le domaine de l'environnement la cartographie reste un instrument encore hors de portée des acteurs locaux contrairement à ce qui se passe dans d'autres régions du monde (Brésil, Inde, ...). Loin de constituer un facteur d'empowerment le déploiement des nouvelles formes de cartographie 2.0 semble même renforcer la dépendance à certaines formes d'impérialisme numérique et de coercition. Certaines ONG de conservation servent aujourd'hui de relais dans la localisation des feux de végétation et la dénonciation des populations locales via les plate-forme d'alertes disponibles sur l'interface Google Earth comme aux premières heures de la colonisation où cette pratique était considérée dévastatrice. Le déploiement d'un programme national de sécurisation foncière soutenu par la Banque Mondiale et principalement financé par un fonds d'aide états-unien (MCA) fournit une autre illustration des enjeux la cartographie participative dans un pays fortement dépendant de l'aide (technique et financière) extérieure tel que Madagascar. Le système des guichets fonciers mis en place dans le cadre de la réforme foncière malgache consiste, sur la base d'une démarche de cartographie participative réalisée à l'échelon communal, de promouvoir une sécurisation foncière sur la base de certificats fonciers. Il s'agit d'une part de pallier aux carences de l'état (corruption et lenteur extrême de l'enregistrement des titres par les services des domaines) et d'autre part de passer d'un système de présomption de domanialité à celui de présomption de propriété individuelle (Teyssier, 2012). Chaque commune (1400 communes à Madagascar) bénéficiant du programme se voit dotée d'un guichet foncier équipée d'un SIG, de personnels formés et d'une base d'imagerie satellitaire récente à très haute résolution (Ikonos) afin d'établir un plan local d'occupation foncière (PLOF) devant servir de base à l'identification volontaire, contradictoire et participative des droits fonciers. Le coût très élevé de la démarche et son caractère exogène apparaissent comme une première limite à la démarche. Aussi, avec l'arrêt du financement MCA depuis la crise politique de 2009, le projet est-il aujourd'hui dans de nombreuses communes au point mort et suscite de nombreuses désillusions. Par ailleurs si la démarche répond à certaines attentes des populations locales, elle y répond de façon indifférenciée sur l'ensemble du territoire en application d'une doctrine libérale visant à une appropriation foncière individuelle autorisant les transactions (le cas échéant les accaparements fonciers) et ignorant largement certaines pratiques locales de propriété collective et d'usages multiples. Bref une cartographie " participative " très encadrée et très dépendante de ses promoteurs. Face au déficit d'information géographique (la " mise à jour " de la cartographie topographique générale de Madagascar y compris sous sa forme numérique date du début des années 1960), au faible niveau d'équipement et de formation des acteurs locaux, à la quasi absence d'accès au web (en dehors de la capitale), la mise en œuvre de démarches de cartographie participative dans un pays pauvre et enclavé comme Madagascar nous semble devoir être appréhendée avec une grande modestie et peut-être plus qu'ailleurs avec une réflexion éthique et critique sur les enjeux de pouvoir liés aux déploiement des néocartographies (Bord, 2012). La formation universitaire et continue, l'accompagnement du développement de la cartographie 2.0 ou les initiatives de co-construction avec les acteurs locaux de cartographies dans le cadre de démarches participatives initiées à l'amont des projets dès la phase de diagnostic (Atlas de la Région Diana par " zonage à dire d'acteurs ") peuvent constituer les premiers jalons du long chemin qui reste à parcourir. Abbot J., Chambers R., Dunn C., Harris T., de Merode E., Porter G., Townsend J., Wiener D., 1998, Participatory GIS: opportunity or oxymoron? PLA Notes, 33, p. 27-34. Amelot X., Moreau S., Carrière S., 2011, Des justiciers de la biodiversité aux injustices spatiales. L'exemple de l'extension du réseau d'aires protégées à Madagascar, in Blanchon D., Gardin J., Moreau S. (dir), Justice et injustices environnementales, Nanterre, Presses universitaire de Paris Ouest, p. 193-214. Bord J.P., 2012, L'univers des cartes. La carte et le cartographe, Paris, Belin, coll. " Mappemonde ". Boutinot L., Viau A. et Leclerc G., 2008 , Questions sur la neutralité des outils de type jeux de rôle et cartographie participative dans une expérience de gouvernance foncière au Sénégal , Norois, 209, p. 73-89 Bussi M., 2001, Géographie, démocratie, participation : explication d'une distance, arguments pour un rapprochement. Géocarrefour - Revue de Géographie de Lyon, vol.76, n° 3, pp. 265-272. Chambers R., 2006, "Participatory Mapping and Geographic Information Systems: Whose Map? Who is Empowered and Who Disempowered? Who Gains and Who Loses?", EJISDC 25, 2, p. 1-11. Chambers, K., Corbett, J., Keller, P., Wood, C., 2004, Indigenous Knowledge, Mapping, and GIS: A Diffusion Of Innovation Perspective. Cartographica 39(3). David G., Pinault M.M., Thomassin A., Tavamalala R. D., 2008, Analyse des usages socio-économiques de la région d'Andavadoaka avant mise en place d'Aires Marines Protégées, Antananarivo, IRD. Dunn, C.E., Atkins, P.J., Townsend, J.G., 1997, GIS for development: a contradiction in terms? Area Vol. 29, No. 2, 151-159 Harris L. & Hazen H.D., 2006, Power of maps: (Counter)mapping for conservation. Acme 4 (1), p.99-130. Joliveau T., 2004, Géomatique et gestion environnementale du territoire, recherches sur un usage géographique des SIG, Volume 1 : Parcours, Mémoire d'HRD, Université de Rouen Liagre R. et Nonjon M., 2012, " Une cartographie participative est-elle possible ? ", EspacesTemps.net, Textuel, http://espacestemps.net/document9495.html Palsky G., 2010, Cartes participatives, cartes collaboratives - La cartographie comme maïeutique, CFC n°25, p. 49-59. Rambaldi G., Kwaku Kyem A. P., Mbile P., McCall M. and Weiner D., 2006, Participatory Spatial Information Management and Communication in Developing Countries, EJISDC 25, 1, p. 1-9. Teyssier A., Andrianiriana Ratsialonana R., Razafindralambo R., Razafindrakoto Y., 2009, Décentralisation de la gestion des terres à Madagascar : processus, enjeux et perspectives d'une nouvelle politique foncière, In Colin J.-P. et al. Les politiques de reconnaissance des droits fonciers. Du cadre légal aux pratiques locales. IRD-Karthala, p. 273-297.
Type de document :
Communication dans un congrès
Séminaire international CARPAR, Cartographie et participation, Quand cartographie 2.0 et cartographie critique se rencontrent, Oct 2012, Pessac, France
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https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00783497
Contributeur : Xavier Amelot <>
Soumis le : vendredi 1 février 2013 - 10:48:00
Dernière modification le : mardi 4 octobre 2016 - 14:56:25

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Xavier Amelot. De l'usage de la cartographie critique dans le débat public, Cartographie participative & web 2.0 pour le développement local et la gestion de l'environnement à Madagascar et ailleurs. Séminaire international CARPAR, Cartographie et participation, Quand cartographie 2.0 et cartographie critique se rencontrent, Oct 2012, Pessac, France. <halshs-00783497>

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