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Hommes et Migrations mars-avril 2006, 1260 (2006) 81-95
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Maçons turcs, un exemple de stratification ethnique dans l'économie bretonne
Anne Yvonne Guillou1, Martine Wadbled2

L'article analyse les mécanismes de l'enclave ethnique, à la fois espace de liberté et d'enfermement, que forment les immigrés turcs et leurs descendants dans le secteur du bâtiment en Bretagne. En effet, les emplois turcs masculins en Bretagne ont deux caractéristiques majeures. D'une part une très forte intégration dans le secteur important du Bâtiment breton (72000 actifs au total) dont ils sont devenus un rouage indispensable dans le domaine de la pose de parpaings – et à un moindre degré, du coffrage. D'autre part, la très forte organisation intra-ethnique de ce secteur qui lui permet d'être réactif au marché (en embauchant et débauchant rapidement, parfois hors du cadre légal). Ces mécanismes sont étudiés dans l'articulation entre caractéristiques du marché du travail local, stratégie d'insertion socio-économique d'un groupe d'immigrés globalement stigmatisé et ethnicisation des rapports économiques.
L'immigration ouvrière turque en Bretagne commence dans les années 1970. Aujourd'hui, 4000 ou 5000 personnes d'origine turque vivent dans cette région. Le départ vers la France était alors le fait de jeunes hommes venus des régions rurales de l'Est de la Turquie, employés de façon précaire par les entreprises françaises de construction, mais trouvant facilement du travail dans un contexte de fort développement économique. Dans les années 1980-1990, la crise du bâtiment, occasionnant la fermeture de nombreuses petites et moyennes entreprises bretonnes, est à l'origine du mouvement qui s'est alors amorcé chez les Turcs vers la création de petites sociétés artisanales (286 artisans et 900 ouvriers de nationalité turque en 1999 en Bretagne). Les anciens salariés devenus artisans demeurent sous-traitants de grandes entreprises françaises du Bâtiment et trouvent facilement de l'ouvrage. Au fil des ans, ces ouvriers turcs se sont en effet taillé une réputation de travailleurs courageux et compétents. Devenir artisan représente pour eux une promotion sociale grâce aux revenus plus élevés et à l'autonomie qu'il confère. Mais, dans les faits, le statut de "patron" s'avère illusoire car les micro-entreprises sont fragiles et ont une durée de vie très courte.
La question très sensible des faillites de ces micro-entreprises cristallisent en effet les situations de tensions interethniques (accusation de faillites frauduleuses) et exacerbent la stigmatisation des migrants turcs tout en occultant les responsabilités globales (insuffisance des formations en gestion et manques de contrôle des artisans ; insuffisance des contrôles des conditions de travail sur les chantiers, par les pouvoirs publics ; organisation, par les donneurs d'ordre français, d'une rude concurrence entre Turcs tirant les prix vers le bas). La fragilité des entreprises artisanales turques est donc en réalité nécessaire au maintien de prix bas sur le marché du bâtiment dans un secteur où la main d'œuvre française est difficile à trouver. Ce sont finalement ces entreprises artisanales qui font tampon entre les entreprises françaises donneuses d'ordre et la demande fluctuante du marché. Les ethnotypes négatifs (« ils vivent entre eux », « ils ne paient pas leur cotisations ») et positifs (« ils sont travailleurs ») sont mobilisés à des moments et à des fins différentes.
Dans ses conditions, la fameuse question de « l'intégration » se pose de façon plus complexe qu'il y paraît dans les débats publics car l'intégration socio-économique réussie des maçons turcs s'accompagne du maintien de la précarité de l'emploi et de la difficulté à sortir de l'enclave ethnique. L'article examine les nouvelles voies professionnelles explorées par les enfants et petits-enfants de ces maçons turcs.
1:  CASE - Centre Asie du Sud-Est
2:  URMIS - Unite de recherche migrations et sociétés
bâtiment – ouvrier – Turquie – intégration – économie – sous-traitance – Bretagne – ethnotype – inégalité – immigré – migrant