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Fiche détaillée Thèses
Université de Nanterre - Paris X (09/12/1998), Bernard Lacroix (Dir.)
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SOS-Racisme, histoire d'une mobilisation "apolitique". Contribution à une analyse des transformations des représentations politiques après 1981
Philippe Juhem1

L'émergence d'organisations militantes ou de mouvements politiques nouveaux présente toujours un caractère d'étrangeté et de contingence : pourquoi certains mouvements suscitent-ils un engagement particulièrement fort et rencontrent-ils des soutiens multiples alors que d'autres éprouvent des difficultés à faire parler d'eux et à élargir leur audience au-delà du cercle initial de leurs fondateurs ? Cette thèse portant sur SOS-Racisme – mouvement antiraciste français fondé en 1984 – a donc pour origine une interrogation sur le succès en politique. Pourquoi un groupe de militants syndicaux étudiants relativement marginaux réunis autour de Julien Dray a-t-il souhaité fonder une nouvelle organisation antiraciste, domaine dont ils ignoraient tout ? Comment ont-ils pu rencontrer un succès aussi rapide et quelles ont été les causes de leur déclin relatif ? Comment en outre expliquer que cette mobilisation ait revêtu la forme, discréditée quelques années auparavant, d'un mouvement « apolitique » ? Cette thèse s'efforce de répondre à ces questions en cherchant à lier une interrogation sur les caractéristiques et les motivations des entrepreneurs politiques et un effort pour comprendre les conditions objectives du succès de leur entreprise.

Ce travail s'est d'abord intéressé aux conditions de la fondation de SOS. Il s'agissait de comprendre comment d'anciens militants étudiants d'extrême gauche qui se situaient alors à l'aile gauche du PS avaient pu envisager de constituer une organisation se présentant comme « apolitique ». Il s'agissait aussi d'expliquer pourquoi les fondateurs de SOS avaient choisi de constituer leur nouvelle association à ce moment précis alors qu'ils appartenaient déjà à plusieurs organisations partisanes (PS, MJS, Unef-Id). Mené à partir d'entretiens biographiques avec les membres fondateurs (environ une vingtaine, complétés par une cinquantaine d'entretiens de cadres et de militants de l'association), ce travail tend à montrer que les raisons qui ont déterminé la création de SOS provenaient davantage de la position minoritaire qu'occupaient ses fondateurs au sein des organisations dans lesquelles ils militaient et des chances de reclassement qui étaient alors les leurs au sein du PS, que d'une stratégie antiraciste qu'ils auraient poursuivie. La fondation de la nouvelle association répond donc notamment aux contraintes militantes et professionnelles propres à ses futurs dirigeants. Elle a constitué un moyen déterminant de l'accumulation des ressources politiques de ses fondateurs, ressources qui seront ultérieurement reconverties au sein du PS dans la construction d'un nouveau courant, celui de la Nouvelle Ecole Socialiste (NES).
Pourtant, l'analyse des logiques particulières ayant conduit à la formation d'une nouvelle organisation antiraciste ne nous renseignait pas sur les causes de son succès.Ce travail s'attache donc à comprendre les raisons pour lesquelles certaines rédactions avaient initialement consacré autant d'articles et de reportages à une association dont les effectifs et la capacité d'action étaient alors aussi faibles. Il s'agissait de déterminer si la forme adoptée initialement par SOS-Racisme et en particulier l'effort de neutralisation politique mené par sa direction, mais aussi la mise en scène de la spontanéité et de la jeunesse de ses militants, avait pu constituer un élément favorisant l'intérêt surprenant que les journalistes lui ont rapidement manifesté. La constitution d'une base de données des articles ayant été publiés sur l'association dans la presse nationale et la réalisation d'une trentaine d'entretiens auprès des journalistes ayant écrit sur SOS, a permis de déterminer les logiques de la fluctuation des jugements journalistiques portés sur SOS. C'est l'adaptation de la forme adoptée par la nouvelle organisation aux besoins nouveaux de la presse qui va être à l'origine de son succès. En effet, une association antiraciste « apolitique » permet alors à la presse associée à la gauche (Libération, le Matin de Paris, le Nouvel Observateur) de maintenir un positionnement idéologique d'allure progressiste tout en adoptant des stratégies de prise de distance avec leur ancien engagement militant et notamment en rompant avec les pratiques de soutien au gouvernement alors réputées être à l'origine de la baisse des tirages que connaît la presse de gauche. Au contraire, lorsque l'image publique de SOS-Racisme sera de façon croissante associée au PS, à travers la figure de son fondateur Julien Dray, l'appui des journalistes envers SOS s'affaiblira avant que sa mise en cause ne devienne profitable. Le déclin relatif de SOS aura pour origine un retournement de l'attitude de la presse de gauche à son égard lorsque le soutien à l'association ne servira plus les intérêts professionnels des rédactions.
Mais pour rendre compte des conditions structurelles d'émergence d'une entreprise de mobilisation «apolitique» sur la question du racisme, il nous restait à expliquer comment cette mise en forme particulière, difficilement envisageable en 1979 ou en 1980 lorsque l'ensemble des organisations antiracistes s'opposait à la politique d'aide au retour des immigrés du gouvernement de Raymond Barre, devient en 1985 la condition même du succès de la nouvelle association. Il fallait comprendre par quels processus politiques et sociaux, l'accession de la gauche au gouvernement en 1981 avait pu transformer la nature et le contenu de l'offre politique des partis de gauche mais aussi entraîner la « neutralisation » des lignes rédactionnelles des journaux qui en étaient proches et le rétrécissement de l'éventail des thématiques politiques disponibles pour les acteurs sociaux. La baisse de la popularité de tout ce qui apparaît lié au gouvernement et à la gauche va ainsi contraindre les fondateurs de SOS-Racisme à mettre en œuvre une mise en forme « apolitique » de leur nouvelle organisation.
Ce travail entend donc être une contribution à l'analyse des mouvements sociaux et politiques mais aussi à celle du fonctionnement de la presse. Plus généralement, et au-delà du cas historique étudié, cette étude permet de comprendre les relations qui, au tournant des années 80, unissent différents acteurs de la sphère publique : acteurs politiques, journalistes, experts économiques, intellectuels, etc. En montrant comment les transformations de l'offre politique de la gauche avaient pu modifier « l'ambiance » idéologique de la décennie quatre-vingt – c'est-à-dire la fréquence objective d'utilisation des thématiques politiques en raison de leur inégal rendement social – ce travail représente une contribution à l'analyse des conditions de structuration du débat public en France.
1 :  PRISME-GSPE - Politique, Religion, Institutions et Sociétés : Mutations Européennes - Groupe de Sociologie Politique Européenne
mobilisation – antiracisme – SOS-Racisme – mouvements sociaux – représentations politiques – sociologie des intellectuels – sociologie des pratiques journalistiques – journalisme politique – générations politiques – vie politique sous François Mitterrand – immigration – sociologie du militantisme – mai 68
http://juhem.club.fr

SOS-Racism, History of an «apolitical» mobilization
contribution to an analysis of the changes of the political conceptions in France after 1981
The emergence of militant organizations or new political movements always seems rather strange and accidental : why do a number of movements generate particularly strong commitments and find numerous relays, whereas others find it difficult to make themselves known and widen their audience beyond the initial circle of their founders ? This thesis about SOS-Racism – a French antiracist movement founded in 1984 – originated from a question about the conditions of success in politics. Why, at that time, did a rather marginal group of students, gathering round Julien Dray, wish to found a new antiracist organization, a field they knew nothing about ? How were they able to reach such a quick success and what were the causes of their subsequent relative decline ? Moreover how can we explain that their mobilization took the form – discredited some years before – of an « apolitical » movement ? This thesis seeks to answer these questions by trying to link an interrogation about the political entrepreneurs' characteristics and motivations and an effort to understand the objective conditions of the success of their entreprise.
First of all we studied the conditions in which SOS-Racism was founded. We had to understand how former extreme left militant students who considered they belonged to the left wing of the Socialist Party, could have imagined an organization labelled « apolitical ». We also had to explain how the founders of SOS had chosen to start their new association at that very moment though they already were members of several other partisan associations (PS-Socialist Party/MJS- Movement of Socialist Youth/UNEF-ID-National Union of the French students-independent and democratic). This thesis, originating from biographical interviews with the founder members (about twenty, plus fifty or so interviews with the officials and the militants of the organization) tends to show that the reasons leading to the creation of SOS-Racism came more from the minority position its founders had in the various associations they belonged to and from the opportunities for new placements they could have in the Socialist Party, rather than from a planned antiracist strategy. So the birth of this new organization mainly depends on the militant and professional constraints proper to its future leaders. It has been the main way to accumulate political resources for its founders, resources which will be later convertedinto the creation of a new political current, the NES (New Socialist School), Julien Dray's embryonic current within the Socialist Party,
However, the analysis of the specific logic leading to the creation of a new antiracist organization couldn't explain the causes of its success. So, this thesis tries to understand the reasons why a number of newspapers had written so many articles and reports about an association with few militants and poor means of action, at that time. We had to find out if the form initially adopted by SOS-Racism and more particularly the efforts its leaders made to appear politically neutral but also their great efforts to show off their militants' spontaneity and youth, could have been a factor favouring the surprising level of interest the journalists soon showed for it. The setting up of a data bank for the articles published about the association in the national papers and the thirty or so interviews we had with the journalists who had written about SOS allowed us to determine the logic of the fluctuations in the journalists' judgements on SOS. The origin of this success was the adaptation of this politically neutral attitude favoured by the new political organization to the new needs of the press. As a matter of fact an « apolitical » antiracist organization allowed then the press associated with the left (Libération, le Matin de Paris, le Nouvel Observateur) to hold ideological points of view appearing as progressive ; at the same time, their strategy was to move away from their commitment especially by giving up their usual support to the government considered, at that time, as the cause of the dropping circulation figures of the left press. On the contrary, when the public image of SOS-Racism is more and more linked with the Socialist Party, through Julien Dray, its founder, the support the journalists give it will get weaker and weaker; it will be quite useful to them, though, when it is called into question, later on. We may say that the relative decline of SOS will originate in the reversal of opinion in the left press when the journalists' support to the movement doesn't serve their professional interests any longer.
Yet, to account for the structural conditions of emergence of an enterprise of « apolitical » mobilization about racism, it remained to point out how this particular structure, which couldn't have been thought of in 1979 or in 1980 when the antiracist organizations as a whole opposed Raymond Barre's policy consisting in favouring the immigrants' return home, became in 1985 the very condition of the new movement's success. We had to understand through which political and social process the accession of the left to the government in 1981 had been able to change the nature and the content of the left parties' political offer but also cause the « neutralization » of the editorial line of the papers close to the left and the decreasing range of the political themes existing for the social actors. The decline in popularity of all that seems to be linked with the government and the left thus compelled the founders of SOS-Racism to give their new association an « apolitical » structure.
Thus this thesis represents a contribution to the analysis of the social and political movements as well as the workings of the press. More generally, and apart from the particular case studied here, this work may help to understand the relationship which in the eighties united the various actors in the public sphere: political actors, journalists, economic experts, intellectuals, etc... By showing how the changes in the political offer of the left have been able to modify the ideological « atmosphere » of the eighties – that is to say the relative frequency of the use of political themes because of their unequal social efficiency – this thesis represents a contribution to the analysis of the conditions of the structuring of the public debate in France.
mobilizations – antiracism – SOS-Racism – social movements – political conceptions in France – sociology of intellectuals in France – sociology of journalism – political journalism – political generations – political life under Francois Mitterrand – immigration – sociology of political activism

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